Kitap front
2
Dans l’ordonnance des parties, l’intention dramatique n’est pas moins évidente : les événements se groupent autour de certains centres qui rappellent les péripéties du drame ; le tableau se diversifie incessamment, sans que jamais l’attention s’égare on se fatigue. Les discours, destinés à mettre en relief les jugements de l’auteur et les leçons de l’histoire, rappellent, par la sublimité du style et des conceptions, les hardiesses lyriques des choeurs de la tragédie. Ce sont de véritables choeurs historiques et comme un résumé, une manifestation plus vive de la pensée publique. Mélés à l’action, comme dans le drame, ils la continuent et la développent ; mais ils ont aussi leur caractère propre, une sorte d’existence à part dans l’ordonnance générale, comme ces vieillards des choeurs tragiques se distinguaient des autres personnages par la gravité de leur langage inspiré, la sublimité de leurs plaintes et la haute portée de leur sagesse. Grâce à ce plan si simple, l’histoire n’est plus un récit, elle est une peinture dans toute l’acception du mot ; elle fait vivre les peuples sous nos yeux ; elle nous introduit successivement sur la place publique, dans les conseils du gouvernement, dans les détails de la vie intime ; elle instruit, elle conseille, mais par les faits, par l’exemple, par une sorte d’expérience personnelle qui vaut mieux que tous les raisonnements. Chez Thucydide on trouve peu de ces considérations générales qui refroidissent l’action, et mettent l’auteur en scène au détriment de l’intérêt général ; c’est à peine si trois ou quatre fois il intervient directement pour tracer les portraits de quelques grands hommes, Thémistocle, Périclès et Alcibiade, ou pour épancher douloureusement sa tristesse à propos des crimes qui ensanglantèrent Corcyre. Tout ce qui est maxime, pensée philosophique, déduction historique entre dans le tableau par le discours ; l’auteur ne raisonne point ; il sollicite le lecteur à penser, l’introduit au milieu des faits et lui laisse le soin de les juger ; mais, comme il distribue à son gré la lumière et les ombres, son action n’en est que plus efficace, parce qu’elle n’est point sentie et n’inspire aucune défiance. Aucun historien n’est plus sobre en apparence de réflexions personnelles que Thucydide ; aucun cependant n’impose plus tyranniquement ses jugements, et jusqu’à la forme de sa pensée.