Kitap front
2
Ce n’est pas à dire pourtant qu’une critique sévère ne puisse rien trouver à reprendre dans cette composition si savante et si vigoureuse : elle a les qualités des oeuvres d’art, l’unité, l’agencement rigoureux des parties, la poésie unie à la profondeur ; mais, de même que dans le drame le spectateur doit se prêter à certaines situations de convention, et accepter sans y regarder de trop près ce qu’on est convenu d’appeler la vraisemblance, de même aussi dans l’histoire telle que l’a conçue Thucydide, c’est-à-dire dans la mise en scène des événements substituée au récit, il y a quelque chose de factice, une sorte de donnée théâtrale qu’il faut tout d’abord accepter. Les discours, par exemple, qui jouent un si grand rôle dans cette histoire, n’ont pas été prononcés, pour la plupart du moins, tels que les donne Thucydide, et rentrent dans ces artifices de composition sur lesquels personne ne se méprend. Sans doute la donnée est acceptable chez un peuple où toutes les passions, tous les intérêts venaient aboutir aux luttes oratoires de l’Agora. Mais en réalité aucun de ces discours n’avait été recueilli ; il est évident d’ailleurs que le style en est partout le même, que dans tous se rencontrent des considérations de même ordre, et pour ainsi dire le développement méthodique d’un système préconçu, que c’est Thucydide enfin qui parle par la bouche des orateurs qu’il fait comparaître tour à tour. Au point de vue de la vérité absolue il est facile d’attaquer, comme l’a fait Denys d’Halicarnasse, la vraisemblance de ces discours : la foule à laquelle ils s’adressent ne les eût point compris ; souvent même les considérations qu’ils renferment ne sont pas de nature à être exposées en public ; ils sont trop précis, trop serrés, pour ne point fatiguer l’attention d’auditeurs distraits ; mais, comme discours historiques, destinés à nous initier au mécanisme des gouvernements, aux luttes ardentes des partis, à ces mille nuances qui composent en réalité la vie, l’individualité et le génie d’un peuple, ils sont restés inimitables : peu nous importe, après tout, que Périclès ait prononcé l’oraison funèbre qui a fait l’admiration des siècles, que les Mytiléniens aient été accusés par Cléon et défendus dans les termes que nous a conservés Thucydide, que l’assemblée de Sparte ait entendu, ou non, les ambassadeurs de Corinthe et d'Athènes plaider la paix et la guerre, si nous trouvons dans ces discours de convention la seule chose que nous puissions y chercher, un reflet fidèle de la vérité historique et comme une résurrection des moeurs, des caractères, de ces imperceptibles détails qui n’apparaissent pas à la surface des faits, et qui cependant les produisent et les expliquent.